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April 25, 2018

Cécile, éducatrice spécialisée accompagne au quotidien des jeunes déficients visuels.

PANDA est parti à la rencontre de Cécile, éducatrice spécialisée depuis plus de 5 ans à l’Institut National des Jeunes Aveugles (INJA). Une battante, au quotidien qui a choisi comme projet de vie, de travailler à la création d’un monde plus accessible et inclusif. Sa mission, donner les armes aux jeunes déficients visuels pour affronter une société pas toujours « parfaite » en termes d’accessibilité.

 

Synopsis ? 

L’équipe PANDA Guide part à la rencontre de personnes inspirantes, des personnes déficientes visuelles, mais pas seulement, surtout des personnes qui par leurs actes font changer le regard de la société sur la déficience visuelle en France et à travers le monde. Entretien. 

 

Une mission, réduire l’impact du handicap sur la vie des jeunes déficients visuels. 

  

Présentation, sa vocation, sa vision personnelle de la déficience visuelle. 

Mes deux parents ont un handicap visuel, j’ai baigné dedans depuis toute petite et j’ai grandi avec la déficience visuelle. Tout était adapté à la maison. J’ai toujours travaillé dans le secteur social depuis mes 18 ans, mais l’INJA, c’est mon premier employeur post diplôme car je souhaitais rester dans le domaine de la déficience visuelle, pour avoir un autre regard que celui que je connaissais et apporter mon aide différemment. 

 

Pourquoi fais-tu cela ? 

J’ai une volonté, faire changer le regard que l’on porte sur le handicap visuel. Saviez-vous qu’aujourd’hui, il est possible de piloter un avion lorsque l’on est aveugle. Des aides techniques peuvent contrôler et transmettre l’information. Je souhaite juste montrer que beaucoup de choses sont accessibles, que l’on peut changer le regard qu’on les non-voyants et malvoyants sur eux même, les pousser à refuser certaines limites qu’ils se fixent. C’est pour cela que travailler à l’INJA, un établissement qui promeut la scolarité adaptée c’est le bon endroit pour moi. 

 

PANDA a interviewé Patrice Radiguet, fondateur des Mirauds Volants, une association permettant de rendre accessible le pilotage aérien aux non-voyants.

 

Un petit mot sur l’INJA ? 

l’INJA est un établissement spécialisé qui accueille environ 160 élèves déficients visuels de la primaire à la terminale. L’INJA forme également des élèves au métier d’accordeur de piano grâce la classe d’Accord Facture et accompagne aussi des élèves qui évoluent en milieu ordinaire, grâce au Service d’Aide à l’Acquisition de l’Autonomie et à la Scolarisation (S3AS). Les élèves sont au maximum 12 par classe afin de permettre un suivi plus adapté et plus personnalisé. Il y a à l’INJA 1 éducateur référent par classe (ou pour deux classes) qui travaille en binôme avec le professeur principal. de cette même classe. 

 

Quel regard critique peux-tu porter sur les jeunes dont tu t’occupes ? 

J’ai parfois l’impression qu’aujourd’hui, on est un peu trop sur leur dos, qu’on les couve un peu trop. Tu ne peux plus te permettre de faire certaines choses qu’il était encore possible il y a quelques années, notamment pour des raisons de responsabilité et d’assurance. A l’INJA, par exemple, on peut avoir l’impression que tout est servi sur un plateau : s’ils sont en retard, on va aller les chercher ; s’ils n’ont pas leur matériel, on va leur en prêter ; s’ils sont malades, ils ont juste à monter au deuxième étage et aller à l’infirmerie.

L’accompagnement peut-être un peu trop poussé, ce qui peut mener à une forme d’infantilisation. Je pense que cela peut risquer d’influer sur leur capacité à prendre des initiatives. Je demande à mes élèves d’être capable de s’interroger, d’analyser les situations afin d’être capable de mieux s’adapter, un peu comme un chat lorsqu’il tombe, de rapidement se retourner, rebondir et changer sa route sans appréhension pour arriver à leurs objectifs. 

 

Je demande à mes élèves d’être capable de s’interroger, d’analyser les situations afin d’être capable de mieux s’adapter, un peu comme un chat lorsqu’il tombe, de rapidement se retourner, rebondir et changer sa route sans appréhension pour arriver à leurs objectifs.

Quelles sont les missions d’une éduc-spé au service des déficients visuels ? 

Cela dépend avec quelle tranche d’âge tu es amené à travailler. Les missions ne sont pas du tout les mêmes lorsque tu t’occupes des jeunes du collège ou du lycée. Avec les terminales, mes missions, c’est tout ce qui touche à l’autonomie avec un grand A (c’est-à-dire tout ce qui dépasse simplement la locomotion ou les gestes de la vie quotidienne…). 

Je les accompagne dans la capacité à prendre des initiatives, à toujours avoir un plan B, à mieux surmonter les soucis du quotidien, leur donner toutes les billes nécessaires pour qu’ils soient prêts, le moment venu, de quitter l’INJA et se débrouiller par eux-même dans la société.

 

Je les accompagne dans la capacité à prendre des initiatives, à toujours avoir un plan B, à mieux surmonter les soucis du quotidien, leur donner toutes les billes nécessaires pour qu’ils soient prêts, le moment venu, de quitter l’INJA et se débrouiller par eux-même dans la société.

 

Très souvent, cela va concerner ce qui touche à la vie étudiante et citoyenne : leur apprendre à se bien se présenter, savoir rédiger une lettre de motivation ou un CV, la nécessité d’être bien organisé, savoir gérer ses papiers administratifs, les relations avec la MDPH, la construction d’un projet professionnel, avoir un mode de vie sain...

 

 

Société inclusive, mythe ou réalité pour les jeunes déficients visuels.

 

Que peux-tu me dire de la politique inclusive de la société, porte-t-elle ses fruits ? 

Il y a une réelle volonté d’avancer dans le bon sens, dans le discours du moins, car dans la pratique, ce n’est pas toujours évident. Par exemple, les lois de 2002 et 2005 officialisent la volonté de « garantir aux personnes handicapées le libre choix de leur projet de vie grâce à la compensation des conséquences de leur handicap et à un revenu d’existence favorisant une vie autonome digne ».

Également, concernant les élèves en situation de handicap, ils ont la possibilité de choisir leur lieu de scolarisation, comme d’être en inclusion scolaire, c’est-à-dire scolarisé en milieu ordinaire ou bien d’être scolarisé en établissement spécialisé. Je pense que c’est une bonne chose qu’ils aient le choix, même si tout n’est pas parfait. C’est aux différents professionnels d’accompagner au mieux le jeune et sa famille.  

 

Des critiques, des axes d’améliorations selon toi ? 

Ce qui m’embête aujourd’hui, c’est de me rendre qu’on a peut-être un peu trop forcé le trait sur l’accompagnement parce que la politique du Handicap voulait que l’on puisse répondre à absolument tout. Par exemple, je me rends compte que lorsqu’ils quittent l’INJA pour le milieu inclusif, certains sont complètement perdus. Ils vont tout arrêter, car le « choc » est trop difficile. « Je ne suis pas assez autonome » diront certains. Je les pousse à « aller vers les autres », « à demander de l’aide » mais c’est parfois trop compliqué, et certains petits gestes du quotidien deviennent insurmontables. Pour d’autres, ça peut être un gros déclic, ils se rendent compte qu’ils doivent se débrouiller tout seuls et ils arrivent à se prendre en main et à avancer.

 

Tu es en charge du handicap en France, que changes-tu ? 

Aujourd’hui, je dirais que le gros du travail que nous avons à fournir est au niveau de la sensibilisation, l’accès à l’information, aussi bien pour les personnes en situation de handicap, que leurs proches, les aidants ou encore même toutes personnes qui sont éloignés du handicap. La méconnaissance est, pour moi, la première cause d’exclusion.

 

La méconnaissance est, pour moi, la première cause d’exclusion. 

 

En effet, la société extérieure a parfois des réactions très différentes vis à vis du handicap. Tu peux avoir de la compassion, de la pitié, ou quand tu connais un petit peu, au contraire, tu les laisse faire, tu les laisse se démerder. Maintenant, avec l’expérience et le recul que j’ai, je les laisse d’abord se débrouiller seul, ce qui les force à se débrouiller par eux-même, avant de leur proposer mon aide, s’il ne me le demande pas avant.

 

 

La technologie, au service des déficients visuels ? 

 

Pour toi, en quoi les innnovations technologiques peuvent t’aider ?

La technologie peut aider, par exemple, une de mes tantes (elle-même DV), qui a environ 50 ans, est extrêmement autonome dans la vie de tous les jours. Elle a plein d’applications sur son téléphone, comme par exemple qui permettent de reconnaître des objets, lire des codes-barres, reconnaître la couleur, se déplacer... Elle est capable de faire beaucoup de choses qu’elle n’arrivait pas à faire avant. Toutes ces technologies lui ont vraiment facilité la vie. 

Après, dans mon quotidien, je dirais que c’est l’humain, et quasiment uniquement l’humain qui fait avancer les choses. Pour accompagner au mieux les jeunes, je suis par exemple, amenée à travailler et connaître plusieurs d’organismes différents. Que ça soit le CROUS, les MDPH, les ophtalmologistes basse vision, les organismes sur le numérique adapté, les distributeurs d’aides techniques. Peu importe ce que l’on prend, c’est toujours, dans un premier temps, l’humain, qui sera capable de nous conseiller, nous faire aller plus vite. 

 

Quid du braille, tous les déficients visuels devraient-ils le maîtriser ?  

Le braille ? Cela permet une construction cognitive que tu n’as pas forcément avec un ordinateur, rien que le fait de se représenter une feuille de papier […] comment construire dans un format A4, apprendre le fait d’aller à la ligne, ça parait tout bête, mais les DV non braillistes, auront tendance à écrire d’une seule ligne, sans jamais passer à la ligne, ne saurons pas mettre en forme un courrier. L’accès à l’écriture est primordial, c’est fondamental de ne pas perdre ça. J’ai des élèves, qui se sont retrouvé à ne plus savoir écrire, parce qu’ils utilisaient que l’ordinateur pour lire, là ça m’a posé question. Ceux qui vont arriver à la fois à utiliser la synthèse vocale, la dactylographie, la vitesse de frappe au clavier plus l’utilisation de la plage braille, je pense que ceux-là vont arriver à être rapide, à écrire proprement sans fautes, construire les phrases et mettre en page, c’est ce qu’on nous demande aujourd’hui, être compétent et productif. Il faut être capable de maîtriser tous ces outils mis à disposition pour compenser le handicap. 

 

 

Le mot de la fin, un message à faire passer ?

 

Une citation, un état d’esprit que tu aimes transmettre à tes jeunes ? 

Je dirais que ça n’est pas une citation mais quelque chose qui m’anime au quotidien : « ne fais jamais aux autres ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse, positives, regarde le verre à moitié plein, avance ». Je suis très clair avec mes jeunes, notamment lorsqu’ils sont majeurs (elle s’occupe des terminales), je leur demande surtout d’oser, d’aller de l’avant, je les responsabilise au maximum. 

 

Un conseil, une bouteille à la mer ?

Déjà merci pour ce que vous faites, pour votre créativité, votre ambition et votre patience. C’est difficile de créer quelque chose aujourd’hui, il existe beaucoup de solutions, beaucoup d’aides techniques. Bonne chance à vous. Si ensuite, je devais laisser un conseil aux jeunes générations, une bouteille à la mer, il serait celui-ci : n’attendez pas que les choses arrivent, prenez-vous en main, soyez autonomes. N’ayez pas peur de demander de l’aide, c’est normal, et ça n’est pas honteux, tant que vous êtes en accord avec vous même, que vous avez essayé.

 

N’ayez pas peur de demander de l’aide, c’est normal, et ça n’est pas honteux, tant que vous êtes en accord avec vous même, que vous avez essayé.

 

Je terminerai par, dans mon métier comme dans la vie, anticiper est vraiment la clé de la réussite. 

 

Merci Cécile ! 🐼

Plus d’information sur l’INJA : http://www.inja.fr/ 

 

www.panda-guide.fr  

 

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