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May 15, 2018

Sandrine, enseignante spécialisée hors du commun pour enfants malvoyants

PANDA est parti à la rencontre de Sandrine Boissel, enseignante en collège dans une unité localisée d'inclusion scolaire pour élèves relevant de troubles des fonctions visuelles (ULISTFV ). Une femme dévouée à la cause du handicap visuel, qui a créé un outil inclusif pour comprendre l'algorithmique avec ou sans ordinateur. Elle nous parle de son investissement pour faire bouger le monde, ne serait-ce qu'« un tout petit peu chaque jour...» 

 

Synopsis ? 

L’équipe PANDA Guide part à la rencontre de personnes inspirantes, des personnes déficientes visuelles, mais pas seulement, surtout des personnes qui par leurs actes font changer le regard de la société sur la déficience visuelle en France et à travers le monde. Entretien. 

 

Ton investissement auprès d'enfants déficients visuels

 

Dis nous-en davantage sur toi 

Je suis Sandrine Boissel et suis âgée de 43 ans pour encore quelques jours...

 

Ton parcours

Après des études de géologie à la faculté d'Orsay, j'ai passé le concours de professeur des écoles. Le premier poste qui m'a été confié était une CLIS (Classe d'Intégration Scolaire) pour élèves déficients visuels. En effet, j'avais appris le braille au lycée et l'Académie cherchait un enseignant maîtrisant ce dernier pour occuper le poste.

Deux ans après, j'ai eu la chance de partir un an en formation à Suresnes et ai réussi ma spécialisation (CAPSAIS B). J'ai ensuite enseigné dans différentes structures de la plus fermée à la plus inclusive.

En 2003, j'ai repris un poste dit « ordinaire » pour faire profiter tous les élèves de mes recherches. Mais j'ai toujours eu des élèves en situation de handicap dans mes classes. J'ai eu la chance de bénéficier de la confiance de mon inspecteur qui m'a permis de tester toute sorte d'outils numériques de pointe (TNI, Ipads, Ipods, mac…). C'est pourquoi j'ai suivi son conseil et ai passé la formation puis l'examen pour devenir maître formateur.

Depuis, j'ai accompagné des enseignants stagiaires et chevronnés. Ma devise en tant que formatrice : les outils spécialisés lorsqu'ils sont bien conçus aident tous les élèves en situation de handicap ou non. En effet, se pencher en amont sur le développement cognitif des élèves à la lumière des dernières recherches et anticiper les entraves aux apprentissages permet de créer des outils plus performants et mieux adaptés aux élèves.

J'occupe actuellement un poste en collège dans une des 32 ULISTFV (Unité Localisée d'Inclusion Scolaire Troubles des Fonctions Visuelles). Je gère cette unité avec l'ouverture la plus importante possible sur le monde de l'entreprise. Je mets en particulier mes élèves en contact avec une quarantaine d'adultes déficients visuels en emploi dans différents champs professionnels.

 

Je gère cette unité avec l'ouverture la plus importante possible sur le monde de l'entreprise. Je mets en particulier mes élèves en contact avec une quarantaine d'adultes déficients visuels en emploi dans différents champs professionnels.

Enfin, j'ai conçu et fabriqué en 2016 Mall&t' Algo en Main (AccessiDVScratch). Un outil pédagogique qui rend le logiciel Scratch accessible aux élèves déficients visuels. Mais surtout cette mallette permet aux élèves par la manipulation physique des algorithmes de comprendre de nouveaux concepts de mathématiques et de programmation quelle que soit leur difficulté.

 

Pourquoi un tel intérêt pour la déficience visuelle ?

La réponse la plus simple serait de dire que ma grand-mère était déficiente visuelle et presque aveugle à la fin de sa vie.

Mais je pense que l'explication est plus complexe. Depuis toujours, je perçois chez les gens des choses que mes camarades, mes amis ou mes proches voyants ne voient pas, dans la posture, les mouvements, la façon de toucher, de respirer, de parler, dans la voix mais aussi dans les silences.

 

Depuis toujours, je perçois chez les gens des choses que mes camarades, mes amis ou mes proches voyants ne voient pas, dans la posture, les mouvements, la façon de toucher, de respirer, de parler, dans la voix mais aussi dans les silences.

 

Je pense que j'ai cherché une explication cartésienne à cela. J'ai trouvé dans la déficience visuelle une perception des individus proche de la mienne et qui de fait rationalise mon ressenti.

 

Qu’est-ce qui te motive le matin ?

L' « envie » de changer le monde ! De façon plus réaliste, de le faire bouger un tout petit peu chaque jour...

 

L' « envie » de changer le monde ! De façon plus réaliste, de le faire bouger un tout petit peu chaque jour... 

 

Ta profession d’enseignante, ton travail pour l'inclusion

 

Le braille et toi, n’est-ce pas une belle histoire d’amour ?

J'ai appris le braille intégral toute seule au lycée au poinçon. Je faisais certaines de mes fiches de révision en braille. Le soir sous la couette à réviser c'était discret et pratique.

J'ai appris l'abrégé lors de ma formation. Durant un été, j'ai appris seule le braille abrégé anglais en vue de l'enseigner à une élève de terminale.

Je suis voyante, j'adore lire. Je lis en noir mais aussi en braille abrégé le soir, c'est plus respectueux pour le sommeil de mon compagnon. Le plaisir de lecture en noir ou en braille est différent. Je ne me fais pas les mêmes images mentales ni les mêmes idées sur l'histoire. Les sensations sont différentes. J'évite les romans avec des descriptions de cadavres en braille, cela me donne la sensation de devoir me laver les mains...

 

On entend souvent dire que l’on enseigne plus le braille aux enfants. Mythe ou réalité ?

Je pense que cette idée vient d'un travers de l'usage exclusif des synthèses vocales pendant un temps aux USA. Je crois savoir qu'ils en reviennent, depuis quelques temps, constatant que cela est néfaste à la maîtrise de l'orthographe et de l'écrit.

En France, nous n'avons pas suivi cette mode. Et depuis que j'enseigne (soit 24 ans) mes collègues comme moi avons toujours enseigné le braille et l'enseignons toujours.

 

En tant qu’enseignante attaché au braille et en tant que personne voyante, que penses-tu de la synthèse vocale ?

La synthèse vocale est un outil extraordinaire. Son usage est complémentaire au braille à mon avis. Lire un livre en noir, en braille, avec une synthèse vocale ou avec une voix d'acteur n'a pas le même objectif. La façon d'écouter (voix, fréquence...) diffère selon ce que l'on attend de la lecture : lecture fonctionnelle (un sms, une recette, un mail), lecture analytique des mots ou de la syntaxe d'un texte, lecture plaisir...

La synthèse vocale est aussi une merveilleuse invention aussi pour des personnes voyantes. En particulier, elle permet d'augmenter la vitesse de lecture. Par exemple, on peut l'utiliser en lisant en noir en même temps, on constate une notable accélération de sa vitesse de lecture. Je l'utilise également fréquemment en tapant des textes, le retour audio couplé à la lecture de mon écran me permet de gagner du temps. En effet, mon temps de relecture est moins long, car je limite les fautes de frappe au fur et à mesure en entendant ce que je vois.

 

L’inclusion des élèves DV en milieu ordinaire est-ce une bonne chose ?

Une inclusion bien accompagnée est une bonne chose. Le « bien accompagnée » a toute son importance. J'entends par-là la sensibilisation régulière des enseignants, la transcription des cours, et la mise en place des enseignements spécifiques (braille, lecture DER, méthodologie, gestion de son matériel numérique) sans surcharger l'emploi du temps du jeune.

La structure ULIS offre cette possibilité. Les élèves sont inclus dans leur classe pour tous les cours, y sont accompagnés lorsque c'est nécessaire et bénéficient de l'ULIS pour tout le reste. Mon objectif : en fin de 3° avoir une maîtrise de ses outils, en particulier numérique, pour être autonome au lycée. En ULIS, les élèves déficients visuels ont autant de camarades voyants que de pairs déficients visuels. Et le groupe qu'ils forment est une formidable force au sein de l'établissement.

 

En ULIS, les élèves déficients visuels ont autant de camarades voyants que de pairs déficients visuels. Et le groupe qu'ils forment est une formidable force au sein de l'établissement.

 

Présente nous ton projet en quelques mots.

Mall&t' Algo en Main est un outil pédagogique inclusif qui permet aux élèves aveugles et mal-voyants d'accéder à l'apprentissage de l'algorithmique et de la programmation.

 

Mall&t' Algo en Main est un outil pédagogique inclusif qui permet aux élèves aveugles et mal-voyants d'accéder à l'apprentissage de l'algorithmique et de la programmation.

 

Mall&t' Algo en Main (AccessiDVScratch) est soutenu par le Ministère. Il est suivi avec intérêt par  l'INS HEA, l'INRIA, l'IREM et la Fédération des aveugles de France...

Il s'est avéré être un outil adapté à beaucoup d'autres troubles. Il est aussi très utile aux élèves "valides" pour comprendre les concepts d'algorithmique grâce à la manipulation. J'ai adapté tous les types d'instructions sur des briques de type Lego en ajoutant du braille, des gros caractères et des formes géométriques saillantes. L'élève construit son programme en emboîtant ces pièces. Il est facile d'ajouter ou de modifier une instruction du fait de l’emboîtement. Mon outil permet d'avoir une lecture rapide diagonale du script sur la tranche droite ou une lecture linéaire sur la face avant. Un élève non lecteur en s'appuyant uniquement sur les formes et les couleur peut aussi monter un programme.

C'est un outil collaboratif qui permet de découper un programme, d'en conserver ou d'en échanger un morceau avec un camarade. Mall&t' Algo en Main contient également un substitut d'écran sur lequel on peut faire des représentations dynamiques du problème posé avec des épingles et des élastiques sur un repère orthonormé en relief. Il permet de réfléchir en amont, puis comparer aisément son résultat attendu au résultat obtenu.

L'élève déficient visuel se trouve même en position d'aidant pour son camarade voyant.

 

L'élève déficient visuel se trouve même en position d'aidant pour son camarade voyant.

 

Mall&t' Algo en Main a fait l'objet de plusieurs publications (ORNA, Le monde, Pixees... A venir Tangente), de plusieurs vidéos (F3 Alpes, Canopé, Ludomag...) et de nombreuses présentations (Eduspot, INSHEA, Éducatrice, IREM, NTIC2017 à la Cité...) Les prochaines présentations sont prévues à Paris VI et à Clermont Ferrand.

Une élève lisant un script simultanément de façon linéairement sur la face des Legos et en diagonale sur la tranche droite. Le script et ses mains sont au-dessus du substitut d'écran. En fond, on voit le même programme saisi par un voyant dans le logiciel sur l'ordinateur.

Pour voir des vidéos ou entendre des reportages audio, cliquer ici.

 

Pourquoi faut-il du concret pour expliquer de l’abstrait comme des lignes de codes ou la manipulation des objets ?

Quel que soit l'âge, avec des troubles ou non, un élève a besoin de manipuler, de tester, de monter, démonter et remonter pour qu'une notion nouvelle devienne pour lui un concept compris, intégré et transférable. L'idée est que l'on comprend mieux comment ça marche en manipulant , en regardant sous différents angles, en analysant par morceaux.

 

Pourquoi ne pas avoir tenté de créer une version de Scratch accessible avec les lecteurs d’écran ?

Justement parce que je pense que l'outil numérique a besoin de la manipulation pour être maîtrisé de façon plus performante. De plus, la lecture dite diagonale n'est pas possible avec une plage braille. Retrouver le début d'une boucle n'est pas facile, et nécessite une navigation dans le script qui est difficile si le sens même d'une boucle est nouveau. De plus, j'ai des élèves qui passent tardivement au braille (certaines pathologies « explosant » à l'adolescence). Travailler en programmation linéaire est donc pour eux une double tâche : le braille lui-même, l'outil plage braille et les concepts d'algorithmique à découvrir et à comprendre.

 

Quelles sont les évolutions à venir de Mall&t' Algo ?

Mall&t' est en cours d'étude pour l'édition et sa diffusion. Afin de faciliter le travail avec le futur éditeur, justement, je fais circuler un sondage, soutenu pas le ministère (DNE).

 

Penses-tu faire part de ton travail au groupe de chercheurs du MIT qui sont à l’origine de Scratch ?

Mon travail intéresse des chercheurs de l'INS HEA, de l'INRIA et du CNRS. Pour ce qui est du MIT, je les ai contactés au début de mon projet. Ils n'avaient pas encore entamé le processus de mise en accessibilité du logiciel. Un défi à venir pour eux.

Mall&t' Algo en Main va en fait au-delà de la mise en accessibilité d'un logiciel. C'est un outil transférable à d'autres langages et surtout un matériel pédagogique pour comprendre l'algorithmique avec ou sans ordinateur.

 

De quoi rêves-tu quand tu penses à ton projet ?

Qu'il sorte enfin de l'usine et puisse être utilisé par tous... J'ai commencé à imaginer d'autres Mall&t' pour d'autres types d'apprentissages toujours dans le même esprit : comprendre en manipulant, en regardant et en touchant.

 

Ta vision, au delà du handicap visuel

 

Raconte-moi une anecdote marquante ?

Une avec Mall&t' Algo en Main. La tête d'un passager du TGV en voyant ma boîte pleine de Legos bricolés et son air encore plus stupéfait à son ouverture quand je lui ai expliqué que c'était un outil pour apprendre à programmer un ordinateur !

Une autre avec mes élèves. Nous avons réalisé avec le graffeur The Blind une fresque en noir et en braille en 2016. Lors de l'exposition à l'hôtel de ville de Grenoble, il y a eu un petit moment magique : l'explication de la fresque par un élève déficient visuel à un visiteur déficient auditif.

Nous avons collé plusieurs photos en noir et blanc, pour représenter la vie du monde. Puis nous avons écrit une phrase en noir et une en braille.

Le plexiglas montre nos différentes visions plus ou moins floues et tubulaire.
En noir nous avons écrit "En voir de toutes les couleurs". Nous voulions expliquer que certains voient les couleurs différemment, voient flou ou pas du tout toutes ces images du monde. La mal-voyance nous protège aussi des images violentes et ça c’est une bonne chose.
"Vis la vue du bon côté" en braille signifie que nous nous donnons les moyens d’avoir les mêmes possibilités que les autres. »

Pour en savoir plus sur la description de la fresque, voici le lien vers l'article descriptif des élèves.

 

Une citation inspirante qui te définisse ?

« Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait. » Marc Twain

 

Si tu devais laisser un conseil aux générations futures ?

Tout est possible ! Il faut juste s'en donner les moyens.

 

 

 

Merci beaucoup !

Le site de Sandrine Boissel : https://manipulatelearnlooktouch.wordpress.com/

 

www.panda-guide.fr

 

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